CHAPITRE X
Après avoir barricadé les fenêtres de la chambre où est confiné Eric, et après avoir abandonné sa voiture à plusieurs kilomètres de la maison, je décide d'aller me promener, et de rouler sans but précis. Il fait nuit et l’obscurité sied à mon humeur sombre. Kalika m’a rendu le flacon qu’elle venait de vider pour la deuxième fois consécutive avec les mêmes mots affreux : Faim, Maman. À l’idée de ce que son appétit va me réclamer demain, j’en frémis d’avance. Va-t-il falloir que je lui ramène toute une équipe de joueurs de basket ? Peut-être devrais-je me rendre au Forum, et attendre que les Lakers commencent leur entraînement quotidien. Là, je suis sûre de trouver de grands gars costauds qui savent tirer dans un panier de basket.
Mais faut-il pour autant qu’ils donnent leur sang à ma fille ?
Faut-il qu’Eric lui donne le sien ?
Comme d’habitude, les arguments avancés par Seymour ont fait mouche.
Et à minuit, je me rends compte que je suis précisément sur la plage où j’ai enterré, disons plutôt immergé, la dépouille de Yaksha. Quand je l’ai expédié dans l’eau qui devait être son tombeau – un lieu qu’il avait lui-même béni – il ne restait plus grand-chose de Yaksha. Eddie Fender s’était livré à son numéro habituel sur la personne de mon créateur : il l’a poignardé, il l’a découpé en morceaux, il l’a disséqué, il l’a vidé de toute substance. Ce bon vieil Eddie Fender, qui n’a jamais eu le sens de l’humour… Mais Yaksha se fichait des sévices qu’on lui infligeait : en fait, à la fin, le plus craint de tous les démons antiques qui, jadis, peuplaient la planète, avait trouvé la paix de l’âme grâce à sa foi en Krishna. Fixant la masse nombre et mouvante de l’océan, je me dis que l’accumulation des siècles ne mène pas obligatoirement à la dévotion religieuse : mes propres souffrances n’ont-elles pas provoqué chez moi une sorte de cynisme chronique ?
Est-ce la raison pour laquelle je persiste à souffrir ?
— Qu’est-ce qui me manque ? dis-je en défiant l’océan. Pourquoi faut-il que je continue à vivre ainsi ?
Pourtant, aujourd’hui plus que jamais, il importe par-dessus tout que je continue. Je suis la mère d’une petite fille, et il m’incombe de la nourrir, mais il est tout à fait possible que cet enfant soit susceptible de détruire l’humanité tout entière. À part Krishna, et encore, nul ne connaît l’alchimie bizarre entrant dans la composition du sang de Kalika. Après m’être inclinée devant la tombe de Yaksha, je me décide à partir.
Une heure plus tard, je me trouve dans l’école de Paula, à l’intérieur de l’église St. Andrews. De nombreuses églises n’ont pas d’horaires d’ouverture, leurs portes sont toujours ouvertes, et je trouve ça tout à fait singulier. Tandis que je pénètre à l’intérieur, la flamme des cierges contribue à me rassurer, à me consoler. Malgré mon obsession pour Krishna, le respect que j’éprouve pour Jésus est toujours resté intact, même au Moyen Age, quand l’Église catholique a tenté de me condamner au bûcher pour sorcellerie. Une sorcière, moi ? Je suis un vampire, un vampire femelle c’est ce que j’ai failli leur dire, mais à l’époque, l’Église catholique romaine n’aimait pas beaucoup qu’on plaisante avec son autorité.
L’église St. Andrews est accueillante : la fumée des cierges et les volutes d’encens chatouillent mes narines, tandis que je m’installe sur un banc, au troisième rang devant l’autel. Sans les rayons de soleil qui les illuminent pendant la journée, les vitraux obscurcis sont sinistres. Au pied de la statue de la Vierge qui se trouve à proximité, des douzaines de petites flammes rougeoient dans de minuscules récipients en verre teinté. Depuis deux mille ans, je n’ai jamais fait brûler un cierge pour la Madone, pourtant, j’éprouve soudain le besoin urgent de le faire. Mais je n’ai pas l’intention de prier la Vierge de m’accorder son soutien. Son propre fils a été crucifié, et ce n’est sans doute pas à elle que je peux confier mes problèmes. Je me sens proche d’elle, et c’est une raison suffisante pour lui témoigner tout mon respect. D’ailleurs, j’allume quelques cierges. J’adore le feu, sous n’importe quelle forme.
À peine ai-je fini que j’entends des pas derrière moi.
— Alisa ?
Avant même de me retourner, je souris, ravie.
— Paula ! Que fais-tu ici en pleine nuit ? Tu pries ?
Paula est heureuse de me voir, et tant bien que mal, elle me prend dans ses bras et me serre contre son gros ventre.
— Non, j’étais en train de remplir les registres de l’école. Comme je n’arrivais pas à dormir, je suis venue travailler ici, et c’est en voyant une voiture garée devant l’église que j’ai décidé d’entrer. J’ai tout de suite pensé que c’était peut-être ta voiture. Et toi, que fais-tu dans cette église ?
D’un geste de la main, je désigne la statue de la Vierge Marie.
— Je suis en train de me confesser.
— Pour ça, c’est d’un prêtre dont tu as besoin.
Je secoue la tête.
— Aucun prêtre n’accepterait d’écouter la liste de tous mes péchés jusqu’au bout.
— Tu dis vraiment n’importe quoi. Les prêtres entendent toutes sortes de choses, et personne n’est exclu du confessionnal sous prétexte que ses péchés sont trop graves. Quant aux confesseurs, à mon avis, ils finissent par avoir l’habitude d’écouter des horreurs.
— Pour une fois, Paula, je ne suis pas d’accord avec toi : ma confession me vaudrait de battre tous les records en matière de pénitence.
Soudain nostalgique, je m’arrête un instant.
— En fait, je connaissais un prêtre catholique, autrefois, auprès de qui je me confessais souvent, et j’ai l’impression que c’est justement pour ça qu’il a perdu la raison.
Paula semble se demander si je ne suis pas en train de me moquer d’elle.
— Comment s’appelait ce prêtre ?
— Arturo. C’était un Italien que j’avais rencontré à Florence, il y a très longtemps, mais cette histoire appartient à un passé révolu. Je suis heureuse de te voir, Paula. Comment vas-tu ?
Son visage s’illumine aussitôt.
— Merveilleusement bien. Si je n’avais pas autant d’insomnies, je ne me rendrais même pas compte que je suis enceinte.
— Même avec un ventre gros comme un ballon de basket ? Eh bien, Paula, c’est génial, et tu m’en vois ravie.
Jetant un coup d’œil vers le crucifix au-dessus de l’autel, je baisse le ton.
— Sincèrement.
Paula pose la main sur mon bras.
— Quelque chose ne va pas, Alisa ?
D’un air grave, je hoche la tête, les yeux fixés sur le Christ. Je me demande ce qu’il a bien pu ressentir, ce crucifié doté d’un pouvoir immense dont il ne pouvait même pas faire la démonstration. À cet instant précis, j’ai en moi le sentiment très fort d’une sorte de parenté avec Jésus. En cinq mille ans, rares ont été les occasions où j’ai pu faire usage de toute ma puissance, mais chaque fois, des gens sont morts.
Et je pense aussi à la façon dont Krishna a trouvé la mort, tué dans la forêt par la flèche d’un chasseur qui, l’ayant pris pour un animal sauvage, l’avait atteint à la cheville, la seule partie vulnérable de son corps divin. C’est ainsi que la légende d’Achille est née, non pas en Grèce, mais dans les forêts profondes du centre de l’Inde. Pour moi, il est impossible de regarder le Christ sans penser aussitôt à Krishna. Honnêtement, et en mettant de côté tous les dogmes religieux, je suis convaincue que les deux ne font qu’un – un dieu unique, universel au point d’être tout le monde et personne en même temps. Comme Kali, Mère Kalika.
Ma fille, c’est qui ? C’est quoi ?
— Quelque chose ne va pas, c’est vrai, Paula.
— De quoi s’agit-il ? Je peux peut-être t’aider ?
Non. Je te remercie, mais non, personne ne peut m’aider.
Montrant les bancs vides, je poursuis :
— Je peux rester ici encore un peu ? J’ai besoin de réfléchir, de méditer, histoire de m’éclaircir l’esprit et de prendre les bonnes décisions.
Paula dépose un baiser affectueux sur ma joue.
— Reste ici aussi longtemps que tu le désires. Je vais fermer les portes à clé, mais tu pourras ouvrir de l’intérieur. Dans cette église, tu seras parfaitement en sécurité.
J’adresse à Paula un sourire peu convaincant.
— Merci, tu es une véritable amie. Dès que la situation sera moins compliquée, il faudra que nous ayons une vraie discussion.
Paula me regarde droit dans les yeux.
— Il me tarde que nous puissions enfin nous parler.
Elle sort de l’église, et je me recroqueville sur le banc, les yeux fermés. Je médite plus facilement quand je somnole, laissant à Dieu le soin de s’entretenir avec ma conscience. Et bien que je me trouve dans un lieu de culte catholique, c’est à Krishna que j’adresse ma prière, afin qu’il vienne me rendre visite pendant que je rêve.